Une pierre se tait... le patrimoine se révèle
 
Fig. 4 pt
  
Tympan de l'ancienne chapelle de la corporation des bouchers 
Pierre sculptée et polychromée.
H. 83 x L. 167 x P. 18 cm.
Namur, Musée archéologique de Namur.
Coll. Société archéologique de Namur, inv. n° A10112.

 

Les choses ne sont point ce qu'elles sont, mais ce qu'elles paraissent être…
Baltasar Gracian, Oraculo manual, 1647.

Le patrimoine est muet, silencieux… Malgré la force et la puissance qu’il dégage parfois, il ne peut se faire entendre que par ceux qui prennent le temps de l’observer. Ou comment ne plus rester sourds au témoignage d’un tympan…

Une pierre oubliée

Pendant près de 150 ans, le tympan de l’ancienne chapelle des bouchers est resté discret. Sagement exposé au Musée archéologique jusqu’en 2017, il s’est laissé voir au public avec, à son côté, un cartel qui l’identifiait comme une copie du 16e siècle d’un original médiéval disparu. Si cette identification a pu paraître curieuse à certains, aucun spécialiste ne s’est penché sur la question jusqu’à aujourd’hui.

Fig. 2 pt

Petite remontée dans le temps

La chapelle Saint-Hubert était connue à Namur sous le nom de chapelle des bouchers. Elle se situait dans la rue des bouchers à l’arrière de la Halle al-Chaire. La plus ancienne mention de l’édifice remonte au 16 janvier 1273, époque où il appartient aux cordonniers et est dédié à Saint-Crépin. Au 15e siècle, les bouchers acquièrent la chapelle dont le vocable est remplacé par celui de leur saint patron, Saint-Hubert, mentionné en 1683. L’oratoire sera reconstruit vers 1743. C’est probablement à cette occasion que le tympan médiéval fut réutilisé sur le portail occidental. Démolie en 1870 suite à la décision de la Ville d’assainir la rue des Bouchers, le fronton, malheureusement brisé en trois parties, sera sauvé par la Société archéologique de Namur et intégré dans ses collections.

Fig. 1 ptMouson-Dachy,
La boucherie et l’ancienne Chapelle de la corporation des bouchers
Dessin. XIXe siècle.
Localisation inconnue.
Extrait de E. Fivet, L’ancien quartier des bouchers à Namur, dans Le Guetteur Wallon, 2e an., n° 7, 25 août 1925, pp. 148-151.

La SAN le conserve au Musée archéologique, tout comme le reste de la collection lapidaire. En 2015, le Service de la Culture de la Ville de Namur prend en charge le déménagement de cette collection, une bonne occasion d’en mettre à jour l’inventaire.

Heureuse surprise ! Les chercheurs retrouvent alors l’angle inférieur droit du fronton semi-circulaire. Le tympan recouvre son unité, 145 ans après son démontage. De quoi susciter un nouvel intérêt de la part de la communauté scientifique. Une étude interdisciplinaire s’impose. Elle rassemblera des spécialistes de l’iconographie médiévale, de la géologie et de la technique de la pierre.

De nouvelles découvertes

L’étude avait pour objectif de réévaluer l’intérêt de ce tympan pour comprendre la production artistique de nos régions au Moyen Âge. Une identification scientifique du matériau - afin d’en déterminer la provenance - a complété l’analyse du programme iconographique. Un autre chercheur a enfin examiné les traces laissées par les outils, ce qui devait permettre de déterminer avec plus de précision la période de sa création.

Le tympan est taillé dans une pierre robuste et compacte recouverte en grande partie par plusieurs couches de polychromies successives fortement dégradées. Les laboratoires de l’ULg ont analysé des lames minces prélevées sur la pierre afin d’en déterminer la nature. Il s’agit d’une roche du Viséen (carbonifère inférieur) d’origine mosane. Elle pourrait avoir été extraite de carrières namuroises ou dinantaises. Cette roche dure se prête difficilement à la sculpture d’un programme iconographique élaboré et fin.

La valeur esthétique de la composition et la qualité du traitement plastique du tympan sont révélatrices du niveau artistique du sculpteur. Cet artisan local était expérimenté et fort habile techniquement, habitué à tailler la pierre de Meuse.

Le tympan cintré est orné de bas-reliefs figuratifs sous une arcature trilobée. Le choix du sujet, la Vierge en majesté portant son Fils encensée par deux anges est une première indication quant à la période de réalisation de l’œuvre. Le culte marial connut en effet un essor dès le 12e siècle. Au moment de la fondation du premier oratoire, en 1273, le style gothique privilégiait les productions à tendance réaliste. L’iconographie figurative du tympan s’inscrit dans ce mouvement et en fait un exemple particulier et rare.

Ces caractéristiques médiévales ont été confirmées par l’analyse des traces laissées par les outils. Elles ont permis d’identifier l’usage du ciseau, du ciseau grain d’orge et de la broche dont la période commune d’utilisation est essentiellement la seconde moitié du 13e siècle.

Un Moyen Âge retrouvé

La comparaison des techniques de taille avec les analyses stylistiques, couplée à l’étude du contexte historique, permet de faire remonter raisonnablement l’exécution du tympan au début du troisième quart du 13e siècle. Il ne s’agit donc définitivement pas d’une copie du 16e siècle. L’œuvre peut aujourd’hui être sensément associée à l’érection de la première chapelle dédiée à Saint-Crépin probablement vers le milieu du 13e siècle.

L’intérêt majeur de cette pièce pour la connaissance de la production artistique médiévale namuroise a été révélé. Le patrimoine a parlé et est sorti de l’oubli pour se positionner comme l’un des plus anciens témoignages de l’architecture médiévale en vallée mosane. Afin d’en garantir sa conservation et pouvoir le présenter à nouveau au public au sein des nouveaux espaces du Musée archéologique de Namur, la Société archéologique l’a envoyé en restauration grâce au soutien du Fonds Léon Courtin-Marcelle Bouché géré par la Fondation Roi Baudouin. Chacun pourra l’admirer dans toute sa splendeur au sein de la future structure muséale des Bateliers.

  

 

Bibliographie

E. Fivet, L’ancien quartier des bouchers à Namur, dans Le Guetteur Wallon, 2e an., n° 7, 25 août 1925, pp. 148-151.
A. Carlier, Fr. Doperé, J.-Cl. Ghislain, Fr. Tourneur, Le tympan du portail de l’ancienne chapelle des bouchers à Namur, dans Annales de la Société archéologique de Namur, t. 92, 2018.