Huile sur toile. Vers 1770.
Namur, Musée des Arts décoratifs de Namur.
Coll. Fondation Société archéologique de Namur, inv. n° C0022.
Parmi les œuvres conservées au Musée des Arts décoratifs de Namur figure un vaste tableau anonyme du 18ᵉ siècle représentant la confluence de la Sambre et de la Meuse à Namur. Si les échasseurs et les personnages civils qui l'animent ont déjà retenu l'attention des historiens, un détail demeurait jusqu'ici inexpliqué : la présence d'un élégant officier vêtu d'un uniforme bleu foncé occupé à « conter fleurette » à deux jeunes femmes au premier plan.
À première vue, cette couleur surprend. Au 18ᵉ siècle, Namur appartient aux Pays-Bas autrichiens et les régiments de l'armée impériale portent traditionnellement des uniformes à dominante blanche, comme c'est également le cas dans les grandes monarchies catholiques d'Europe, notamment en France, en Espagne ou en Piémont-Sardaigne.
L'explication se trouve dans les traités de la Barrière conclus à Utrecht (1713) et à Rastatt (1714-1715). Destinés à prévenir toute nouvelle invasion française des Pays-Bas méridionaux, ils confient notamment la défense de plusieurs places fortes, dont Namur, à des garnisons entretenues par les Provinces-Unies. Celles-ci regroupent des régiments hollandais, allemands, suisses alémaniques et même écossais, dont les uniformes sont fréquemment bleus. En 1744, la ville compte près de 13 000 habitants… mais aussi plus de 7 700 militaires !
L'identification précise de ce soldat est devenue possible grâce à la consultation d'une réédition récente des manuscrits en couleurs du lieutenant-colonel écossais Duncan Macalester Loup (Van Loup) (1751-1812). Cet exceptionnel recueil d'uniformologie, publié sous l'égide de l'Institut néerlandais d'histoire militaire, reproduit les uniformes des régiments au service des Provinces-Unies au 18ᵉ siècle.
La comparaison est éloquente. L'officier représenté au premier plan porte un habit bleu moyen à parements jaunes, agrémenté de boutons d'argent, correspondant au premier régiment allemand du prince Friedrich Karl August de Waldeck-Pyrmont, levé au service des Provinces-Unies le 1er octobre 1763.
Quelques détails montrent toutefois que le peintre a probablement travaillé de mémoire dans son atelier. Outre la présence d'éléments topographiques fantaisistes (rochers, citadelle, remparts, églises,...), la disposition des boutons sur les revers de l'habit mêle en effet des caractéristiques propres au premier régiment et au second, créé en 1770 à partir d'un "bataillon-cadre" du premier. Cette légère confusion, compréhensible tant les différences étaient minimes (1 + 6 boutons au revers de la veste pour le 1er régiment contre 1 + 2 + 3 pour le second), constitue paradoxalement un précieux indice : elle permet de proposer une datation du tableau aux alentours de 1770.
L'officier lui-même retient l'attention. Son tricorne galonné d'argent, sa lourde aiguillette, sa canne de jonc à pommeau doré et sa tenue de ville témoignent d'un officier supérieur, probablement le chef de corps lui-même. Tout porte à croire que le personnage pourrait être Friedrich Karl August de Waldeck-Pyrmont, prince souverain et fondateur des deux régiments allemands au service de la Hollande. Né le 25 octobre 1728, il devient prince souverain le 1er octobre 1763. Les chroniqueurs le décrivent volontiers comme un homme à femmes ; le peintre le représente ici dans une scène de galanterie avec deux jeunes bourgeoises namuroises manifestement sensibles à son charme. Il décède le 24 octobre 1812.
Au-delà de cette anecdote, cette identification rappelle le rôle majeur joué par la garnison des Provinces-Unies dans la vie quotidienne de Namur au XVIIIᵉ siècle. Elle illustre aussi combien l'étude minutieuse des uniformes militaires peut enrichir l'analyse d'une œuvre d'art et permettre d'en préciser la datation comme le contexte historique.
Ainsi, un simple détail vestimentaire transforme un paysage urbain en un véritable témoignage de la présence militaire internationale qui marqua durablement l'histoire de Namur.